
Depuis la chute du régime Assad, la Syrie navigue entre stabilité fragile et risques de fracture communautaire. Les clans sunnites détiennent les clés de l’unité nationale, conscient de ce défi majeur, le nouveau pouvoir a institué en septembre 2025 un Bureau dédié aux tribus et aux clans, placé sous la direction de Jihad Issa al-Cheikh, ancien proche d’Ahmed Al-Charaa. Ce dispositif s’appuie sur trois antennes régionales stratégiquement implantées.
À Alep, le Bureau des tribus s’est installé dans les locaux historiques du parti Baas. La ville incarne les tensions les plus visibles : réconcilier les anciennes milices pro-Assad avec les rebelles de longue date. La brigade Al-Baker, autrefois financée par l’Iran et responsable du contrôle militaire, symbolise cette contradiction. Ses chefs, dont les frères Khaled et Hamza al-Meraai, ont progressivement basculé vers la coalition de libération, facilitant la chute d’Alep en trois jours.
Le clan Meraai illustre les dilemmes de la transition. Famille sunnite aux intérêts économiques variés, notamment un haras de purs sangs arabes, elle a participé à la répression du régime sans recevoir d’ordres directs de Damas. Ses membres protègent aujourd’hui des zones mixtes face au risque de vengeances communautaires. Les autorités assurent discrètement leur sécurité sans en assumer l’accord publiquement, créant un équilibre précaire.
À Hama et Homs, le Bureau a déjoué plusieurs crises intercommunautaires. Deux assassinats en apparence confessionnels se sont révélés être des crimes ordinaires au sein d’une même famille. L’intervention coordonnée des chefs traditionnels a empêché une spirale de vengeances. Le dialogue intercommunautaire régulier prévient les tensions entre sunnites, alaouites, ismaélites et chrétiens, via des gestes symboliques comme la présence aux funérailles.
Idleb représente le laboratoire de cette stratégie. Depuis 2017, le mouvement de libération turco-syrien a expérimenté l’intégration progressive des clans dans la sécurité et l’administration locale. Ce modèle sert aujourd’hui de fondation au Bureau national. Les cadres actuels proviennent largement de cette expérience accumulée dans la province rebelle.
À Damas, lors d’une réunion en décembre au domicile du Cheikh Abdel Menaam al-Nassif, le conseiller à la présidence a clarifié le rôle du Bureau : servir de lien direct avec le président Charaa, non de structure de commandement. Les clans anciennement liés à Assad sont sommés de garder profil bas. Les dirigeants doivent proposer des candidats qualifiés pour l’administration, rompant ainsi avec le clientélisme du Baas.
Le déploiement des forces gouvernementales en province soulève des enjeux sécuritaires délicats. À Soueïda, les affrontements entre druzes et bédouins cet été ont fourni un prétexte aux bombardements israéliens. Les autorités combattent une logique où les milices ignorent l’État et se comportent comme forces rivales. Les clans doivent accepter le monopole de la violence légitime.
Les villages chiites de Noboul et Zahra, situés au nord d’Alep, craignent les représailles malgré les assurances offertes. Seul un meurtre depuis la chute d’Assad suggère une relative retenue, mais l’environnement reste tendu. Les populations sunnites voisines, vivant toujours sous tentes après la destruction de leurs habitations, observent cette protection avec ambivalence, créant potentiellement de nouvelles rancunes.
L’Est syrien pose un défi stratégique spécifique. Les clans de Raqqa, Hassaka et Deir ez-Zor, ballottés par la guerre et les déplacements forcés, représentent à la fois un bassin de recrues pour les Forces démocratiques syriennes et un vivier potentiel pour les groupes jihadistes. Perdre l’Est par négligence politique répéterait les erreurs du passé ayant poussé certains clans vers des acteurs hostiles.
Les transferts d’allégeance tribaux récents à Alep et Manbij ont transformé des quartiers entiers grâce à la médiation de Jihad Issa al-Cheikh et de son réseau clanique. Ces équilibres tribaux demeurent décisifs dans les recompositions militaires contemporaines et l’évolution du contrôle territorial.
Depuis la création du Bureau, plusieurs signaux encourageants apparaissent : la désescalade à Homs, la gestion des manifestations côtières et la réduction progressive des assassinats ciblant d’anciens officiers du régime. À Alep, les quartiers sensibles comme Cheikh Maksoud et Achrafieh ont connu une meilleure contention des combats intercommunautaires, présentée comme preuve de l’efficacité du dispositif.
La viabilité de la nouvelle Syrie dépend de la capacité du pouvoir à intégrer les clans sunnites comme acteurs de stabilisation plutôt que comme forces d’opposition. Rassurer la majorité sunnite est une question de survie politique et sécuritaire. Les fractures laissées par des décennies de conflit ne pourront cicatriser que par des dynamiques internes portées par les Syriens eux-mêmes, sur fond de responsabilités partagées et d’accommodements délicats.



