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Les pigeons-drones et le projet russe de reprogrammation humaine suscitent des interrogations éthiques majeures

Baptiste Lacomme

En Russie, une startup nommée Neiry développe depuis deux mois des pigeons équipés d’implants cérébraux et de capteurs. Ces créatures, appelées biodrones, sont censées pouvoir être contrôlées à distance pour aller à gauche ou à droite et se poser sur commande. La société moscovite affirme avoir créé son premier modèle, le PJN-1, doté d’un petit contrôleur, de panneaux solaires et d’une caméra. L’interface fournit une stimulation légère à certaines régions du cerveau de l’oiseau.

Alexander Panov, PDG de Neiry, soutient que ces recherches respectent le bien-être animal et que les pigeons serviront à des fins purement civiles. Selon lui, ils pourraient surveiller les sites industriels, effectuer des missions de recherche et sauvetage, ou mener des inspections environnementales en zones difficiles. Cependant, les experts sont sceptiques quant à ces intentions pacifiques.

Jeff Hawn, spécialiste de la sécurité en Russie, affirme que toute innovation technologique russe risque d’être détournée à des fins militaires. Neiry bénéficie du soutien de l’Institut de recherche en intelligence artificielle de l’université d’État de Moscou, dirigé par Katerina Tikhonova, fille de Vladimir Poutine. De plus, les travaux sont financés par des entités liées à Vladimir Potanine, magnat des métaux russe proche du Kremlin, indiquant un soutien implicite du pouvoir.

L’intérêt militaire de ces pigeons réside dans leur camouflage naturel et leur coût inférieur aux vrais drones. Personne ne soupçonnerait qu’un pigeon ordinaire est en réalité un appareil de surveillance. Cette pratique s’inscrit dans une tradition russe et soviétique. Pendant les années 1990, la marine soviétique entraînait des dauphins à des missions d’espionnage. Depuis la guerre en Ukraine, l’armée russe utilise même des ânes pour transporter des munitions.

Pourtant, aucun article scientifique n’a confirmé indépendamment les avancées de Neiry. La Chine s’était intéressée aux pigeons-drones mais sans succès, principalement en raison de la difficulté à reproduire en milieu naturel les résultats obtenus en laboratoire. Jeff Hawn soupçonne que Neiry serve surtout à lever des fonds pour les individus du projet, similaire aux startups de la Silicon Valley vendant du rêve sans certitude de réussite.

Un tiers du financement provient de l’Initiative technologique nationale russe, qui a investi 360 millions de roubles en 2021. Alexander Panov envisage cependant bien au-delà des pigeons. Son objectif final, révélé sur Telegram, est d’utiliser des implants pour reprogrammer les individus et les vendre à l’État. Il évoque un projet de vente de personnes à l’État pour compenser la baisse de la natalité, privilégiant ceux porteurs de la culture russe.

Panov appelle cela l’Homo superior. Les experts y voient une version nationaliste russe d’une idéologie techno-utopique occidentale. Tandis qu’Elon Musk voit Neuralink comme moyen de débloquer le potentiel humain, Panov veut reprogrammer les individus pour les rendre compatibles avec le code culturel russe. Il considère les Ukrainiens comme candidats idéaux, les décrivant comme déjà de culture russe mais égarés, et donc reprogrammables à moindre coût.

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