
Les maladies, bien plus que le froid ou la résistance militaire, ont été les véritables vainqueurs de la Grande Armée napoléonienne en Russie. Les médecins survivants de cette campagne avaient déjà documenté ce fait dans leurs mémoires. La biologie moderne confirme aujourd’hui ce que les historiens connaissaient depuis longtemps. La découverte en 2001 à Vilnius d’une fosse commune contenant au moins 3 629 soldats sans traces de blessures de combat a ouvert de nouvelles perspectives de recherche.
En décembre 1812, après le passage de la Bérézina, entre 30 000 et 40 000 hommes d’une armée autrefois forte d’un demi-million de soldats ont atteint Vilnius. Survivants du froid extrême, nombreux ont succombé aux conditions sanitaires désastreuses du campement. Enterrés rapidement dans leurs uniformes déchirés, parmi les chevaux morts, leurs restes offrent une source d’informations précieuse sur les épidémies qui les ont décimés.
Des études précédentes avaient identifié dans le charnier des fragments de poux vecteurs du typhus. L’ADN de la bactérie Rickettsia prowazekii, responsable de cette maladie, et celui de Bartonella quintana, causant la fièvre des tranchées, ont été détectés dans les dents des soldats. Ces découvertes confirmaient l’impact dévastateur des épidémies sur les troupes.
Une nouvelle analyse internationale menée par des chercheurs de l’Institut Pasteur a révélé deux autres pathogènes bactériens : Salmonella enterica sérovar Paratyphi C, agent de la fièvre paratyphoïde, et Borrelia recurrentis, causant la fièvre récurrente transmise par les poux. L’identification requérait des techniques génétiques complexes pour traiter l’ADN fortement dégradé. Seulement cinq des treize prélèvements ont pu être exploités avec succès.
L’analyse révèle la co-circulation de multiples maladies au sein de l’armée, transmises par différents vecteurs : l’eau et les aliments d’une part, les poux de l’autre. Cette diversité pathogène témoigne de l’effondrement total des conditions hygiéniques. Bien que l’étude ne détermine pas avec certitude la mortalité attribuable à chaque maladie, la fièvre paratyphoïde, sans antibiotiques, était mortelle dans 10 % des cas, probablement dévastatrice pour des soldats épuisés et affaiblis.



